Tous aux abris, cette nuit Abbounette se lâche !!!
Tout au bout du chemin, il y a un mur, un grand mur percé d'une petite porte. Derrière le mur, il y a un camping.
Les tentes sont de toutes les couleurs de l‘arc-en-ciel. Les lumières de l‘aube s‘esquissent à peine à l‘horizon. Tout est paisible. Tout le monde dort très profondément. On n'entend pas un souffle. Personne ne rêve.
Et pourtant, des gens arrivent sans cesse dans le camping, sans faire de bruit, sans déranger les dormeurs. Ils entrent dans l‘une ou l‘autre tente, ferment la glissière et se couchent sans bousculer personne.
Les plus nombreux arrivent par le chemin et passent doucement la porte. D'autres, trop pressés, font le mur bien avant d'avoir atteint l‘entrée. Il y a celles et ceux qui tombent de la route qui surplombe le camping. D'autres encore sont déposés par la mer sur le rivage le long des tentes, à moins qu'ils ne soient tombés des montagnes qui entourent le site.
Ceux qui n'entrent pas par la porte viennent de tous les côtés, presque toujours brutalement. Mais tous se relèvent sans bruit et rentrent dans une tente pour se coucher. Il y en a aussi qui arrivent on ne sait d'où, déjà en pyjama, avec des perfusions partout. Ils retirent leur attirail avec soulagement puis se couchent avec les autres.
Je me demande parfois si je serai déjà couchée lorsque le matin se lèvera sur le camping et, si oui, à côté de qui je me réveillerai.
Je sais seulement qu'un jour, il y aura un fameux cataclysme. Je sais que notre monde basé sur le pouvoir et le paraître court à sa perte et qu'il implosera. Je sais que ce sera très difficile et douloureux, et qu'ensuite il faudra tout reconstruire. Je sais aussi que la sagesse sera donnée aux humains de retirer la rage de vaincre de leur cœur et qu'ils procèderont au désarmement. Je sais que quand les hommes ne chercheront plus à se surpasser les uns les autres, il y aura de la place et de la nourriture pour tout le monde. Je sais que plus personne ne songera à abîmer notre Terre pour en soutirer du profit.
Alors, le camping n'aura plus de raison d'être. Un vent tiède va souffler sur les tentes avec une telle force qu'elles s'envoleront toutes d'un coup. Et ceux qui sont en dessous se réveilleront dans la lumière douce et les parfums du matin.
Ils se réveilleront côte à côte, ceux qui sont frères et qui ne se connaissaient pas, ceux qui ne vivaient pas dans le même temps, ou sur le même continent. Ils se reconnaîtront au tout premier regard, parce qu'ils y liront leur communion de pensée. Et ils se mettront tous à parler :
« - Tiens, mais c'est toi, là ? C'est vraiment toi ?
- Ben oui, on dirait. Et toi, tu as dormi là aussi ? Et puis toi aussi ?
- Ça alors, nous avons dormi sous la même étoile, euh je veux dire sous la même toile ! Ah, et zut, dire que je ne m'en souviens même pas !
- Et c'est quoi, cette langue que nous connaissons tous ? Ça ne ressemble pourtant pas à de l'esperanto.
- Dis, comment t'es arrivé là, toi ?
- Par le chemin, j'étais très vieux quand je suis arrivé. Et toi ?
- Par la route, avec toute ma famille, j'étais la plus jeune des enfants. Nous étions à un mariage, et Papa n'avait pas l'habitude de boire. La voiture a pris feu, et nous avons grillé comme des merguez. Je n'ai plus mal du tout, mais ce qui est sûr, c'est que quand je boirai, je prévoirai de dormir sur place.
- Ça tombe bien, l'ambiance a l'air d'être à la fête ici. Ben moi, je suis arrivé par la mer, et pourtant j'étais bon nageur. Une digue de sable s'est brisée, et d'un seul coup plus personne ne pouvait plus rien face aux rouleaux.
- Moi j'ai lutté des mois contre la maladie, non que j'avais peur de la mort, mais je ne voulais pas laisser mes jeunes enfants derrière moi. Et pourtant…
- Eeeehhh ! Touche voir ton visage, il est en train de repousser, et tes yeux aussi, ils repousent, et comme ils brillent !
- Toi aussi, ton visage repousse, et même tes cheveux, tu embellis de seconde en seconde.
- Ah, tu me fais rire, toi. Vue la façon dont j'ai passé l'arme à gauche, je ne vois vraiment pas comment je pourrais enlaidir davantage, tiens !
- Aaahh, ça me fait tellement chaud au coeur de t'entendre plaisanter là-dessus, tu sais. Cela veut dire en clair que ce n'est déjà plus qu'un mauvais souvenir, que tu évacueras vite.
- Eeehh ! Regardez nos mains, la chair repousse dessus, et les ongles aussi.
- Eh mais, t'étais pas vil… euh je veux dire, t'espas vilain !
- Oh toi alors, tu étais donc comme ça ? Figure-toi que dans les livres d'Histoire, on te représentait avec une tout autre figure.
- Ah bon ? Eh bien, j'espère que j'en trouverai encore un exemplaire, parce que j'aimerais bien voir ça !
- Eh, regardez ça ! Je n'ai plus mon corps d'enfant, j'ai l'air d'avoir vingt-cinq ans au moins.
- Eh bien, te voilà en pleine jeunesse, sans avoir traversé les tracas de l'adolescence.
- Moi aussi, j'ai l'air d'avoir à peine un quart de siècle, alors que j'ai vécu presque un siècle entier, c'est extraordinaire !
- Bon, si on sortait de ce duvet ? Maintenant que nos muscles ont repoussé, il commence à faire étroit, là-dedans. Et ce qu'on voit roulé à nos pieds, je suppose que ce sont des fringues.
- Oh la la, tout est tellement beau autour de nous, c'est tellement fantastique ! Vous savez quoi ? J'ai envie de chanter.
- Nous aussi ! Nous aussi !
- Ouais, mais dans l'immédiat, regardez tous ces gens, là-bas ! Je crois que ce sont ceux qui sont restés réveillés jusqu'à la fin. Ils ont l'air émerveillés de nous voir bouger, et on dirait qu'ils nous attendent.
- Bon, eh bien debout ! Je sens une bonne odeur de café, de bacon et de croissants. Je crois bien que c'est l'heure du Grand Petit Déj'. »
Abbounette, qui cherche à gérer ses deuils, comme tout un chacun.
Illustration : camp medias.lepost.fr
J'aurais bien aimé trouver une image sans le bloc sanitaire (en bleu)... Bloc sanitaire qui apporte une touche comique à cette allégorie de la mort.
peintrefiguratif écrit le mardi 07 avril 2009, A 10:31
eh bien je suis soufflée par ta belle imagination et cette belle écriture
oui un retour à la vie
une résurrection pour pâque c'est de rigueur
c'est aussi à Pâques le baptême qui nous plonge sous l'eau vers la mort et nous en ressortons vivant et différent
c'est ce qui va m'arriver à Pâques, car samedi soir je me fais baptiser
tu vois ton écris me va bien aussi
oui gérer ses deuils pas toujours facile mais nous n'avons pas d'autres choix que de les accepter
bisous ma belle
Merci ma tite Raymonde !
Arghh, fausse manip, je viens de perdre complètement le commentaire que je venais de poster, alors que je voulais juste en retirer une phrase.
Donc le grand jour, c'est samedi ? Je penserai bien à toi, promis ! Un baptême, c'est vraiment quelque chose de très émouvant. Max a vécu le sien en avril également, mais en 2006. Il était déjà assez grand pour en retirer beaucoup d'émotion. J'ai aussi pris un baptême en 1989, à l'âge de 23 ans.
J'avoue que je n'ai pas pensé à Pâques lorsque ce texte, qui me trottait dans la tête depuis une vingtaine d'heures, m'est sorti des doigts et du clavier cette nuit.
En réalité, je suis très affectée par un décès accidentel que j'ai appris ce WE. C'est idiot, parce que comme tu dis, on n'a pas le choix, mais je n'arrive pas à m'en remettre.
Aussi, j'essaie de m'aider un peu à franchir ce petit cap pointu en anticipant la résurrection de cette âme endormie, et le retour à la beauté de ce corps très salement endommagé par l'accident.
De par mon passage dans une autre religion, je ne crois pas à l'immatérialité de l'âme, mais à la résurrection des êtres complets, corps et âme réunis, et à la vie éternelle sur cette Terre. Mais dans une situation comme celle-là, j'avoue que je préfèrerais croire en la possibilité de communiquer avec une âme dématérialisée par la mort du corps.
Gros bisous à toi tite Raymonde, et surtout je te souhaite un intense et joyeux cheminement vers CE samedi soir !
Une fiction émouvante qui se laisse lire comme une brève nouvelle...
Courage pour affronter les maux de la vie quotidienne...
Bonne journée,
bizous ma Abbounette (*-*)
En fait, pour bien faire, il aurait fallu préciser qu'au tout début des répliques, les personnages se parlent par la pensée, et qu'ils retrouvent leur voix peu à peu. Mais cela aurait peut-être alourdi la fiction, alors on dira que ça tombe sous le sens, lol. D'autant qu'à la fin de l'histoire, ils se préparent à chanter leur joie, leur amour et leur reconnaissance.
père Cantoche écrit le mardi 07 avril 2009, A 21:58
Chere Annie , Bravo . Tu écris bien , mais ce n'est point pour moi une découverte j'avais déjà remarqué que tu avais de l'imagination et de l'esprit . Comme j'aimerais partager ton optimisme , ta foi dans un avenir radieux où les Hommes seraient raisonnables et bons ... mais je fais partie de ceux qui n'envisageant que le pire ne sont jamais décus ( ce qui n'est pas si mal finalement ) ... je pense que notre " au-delà " est notre " en-deça " , dont je n'ai point le moindre souvenir ... donc pas la moindre idée ... mes chers disparus ne m'ont même pas passé un coup de fil pour me dire la tronche que ça pouvait avoir ... quand à ton camping , chui pas tenté :
" Les campings , c'est quelque chose ! C'est un truc qui pue , qui coûte cher , où les gens s'entassent par plaisir et que si demain ils étaient obligés d'y aller , ils gueuleraient comme jamais . " (Coluche)
Alors comme purgatoire , pour moi ce serait plutôt Hotel 5 étoiles ...
Bonne nuit , chere Annie ...
#7
Abbounette écrit le mercredi 08 avril 2009, A 00:05
Ouah dis, la citation de Coluche, mdr !!
Merci pour ton commentaire, cher Thierry.
J'ai la foi en un avenir radieux, mais précédé d'une période terrible de privations, de catastrophes naturelles dues au manque de respect de l'environnement, de trahisons voire de guerre civile... bref, ce que certains appellent "fin du monde". Donc tu vois, je ne serai point déçue non plus, lol.
L'uns des idéaux que j'ai voulu faire ressortir dans la conversation des personnages de l'histoire, c'est la relégation au second plan de l'apparence extérieure. C'est ainsi que le centenaire, la personne ravagée par la maladie, le noyé et la brûlée vive s'échangent chastement des paroles pleines de tendresse et d'amour, dans le même sac de couchage s'il-vous-plait, avant même que leur santé et leur beauté leur soit rendues.
J'espère que cette drôle d'histoire ne donnera de cauchemars à personne, ce n'est pas du tout le but.
Big bises, et merci encore
#8
Abbounette écrit le mercredi 08 avril 2009, A 00:13
grrrr ! Je voulais dire "avant même que leur santé et leur beauté leur soient rendues".
Ces quelques pages ont pour vocation de partager des trucs et astuces pratiques en tous genres sur le plan de la consommation, des gestes verts pour notre planête, des tuyaux pour égayer notre quotidien, bref, tout ce qui peut rendre nos quotidiens plus légers et nos vies plus belles !
Bonne visite, et au plaisir de lire vos commentaires.
Abbounette
(Illustrations : fond d'après http://www.vilain-crapaud.fr/ elfe : http://rodinia.blog.mongenie.fr / ciel : photo des Léonides de 1966
Musique : Thierry Cham "Les Etoiles s'aiment")